Un doc magnétique sur Michèle Firk, cinéphile révolutionnaire dans le feu de la guérilla

 

Journaliste, militante, suicidée à 31 ans pour ne pas tomber aux mains de la police guatémaltèque, la Française Michèle Firk a connu un destin hors normes. Jean-Gabriel Périot lui a consacré un passionnant documentaire, dévoilé à Cannes Classics.

C’est une invitée qu’on n’attendait guerre, mais la rumeur a voyagé et la salle est bondée, l'ovation électrique, jeudi soir 14 mai, pour l'hommage rendu à la plus révolutionnaire des cinéphiles, Michèle Firk, qui disait peu de temps avant son suicide, en septembre 1968 : « Vaincre ou mourir, ça n'est pas une formule. Et vaincre, c'est vivre ! » Nombreux étaient ceux qui ignoraient tout d'elle avant de découvrir le portrait magnétique que lui consacre Jean-Gabriel Périot, le réalisateur de Retour à Reims [Fragments] — César du meilleur film documentaire en 2023. Le cinéaste lui-même connaissait à peine plus qu'un nom murmuré de loin en loin par quelques admirateurs, Jean-Luc Godard, Marin Karmitz ou Armand Gatti. Son film, présenté à Cannes Classics, s'appelle Une vie manifeste et il lui a fallu enquêter avec une opiniâtreté sans borne pour remonter à la source de cet engagement absolu, reconstituer l’itinéraire d’une jeune femme dont les traces sont dispersées parmi les mémoires brûlées. Il restait des carnets, des articles, des lettres, lus avec une vibration poignante par Alice Diop et Nadia Tareszkiewicz. Le dernier message a été retrouvé après qu’elle s’est tiré une belle dans la bouche, à Ciudad de Guatemala, chez les guérilleros, pour ne pas tomber aux mains de la répression. Elle l’avait laissé pour ses « Chers camarades », « au cas où »… « Je représente tout ce qui fait horreur : terrain mouvant, insécurité, instabilité, insociabilité. Il n’en sera que plus facile de me commander au nom d’un goût suspect pour les aventures et le tiers-monde, et de faire oublier qu’il s’agit avant tout d’un combat politique. »

Dans cette missive d'outre-tombe, Michèle Firk déclare son mépris pour les révolutionnaires de salon qui ne changent rien à leur vie, « qui parlent des guérillas au Vietnam comme du tour de chant de Johnny Hallyday ». « Je refuse à quiconque le droit de me voler les idées au nom desquelles je me battrai jusqu'à la mort », conclut-elle. Nul doute que notre filandreuse époque a dû sembler idéale à Jean-Gabriel Périot pour redonner vie à la cavalcade idéaliste et batailleuse d'une jeune femme qui est née en 1937, juive parisienne, dans le tumulte de l'Europe livrée au fascisme. L'auteur d'Une jeunesse allemande (césarisé en 2016), sur la violence politique de la « bande à Baader », dit faire du cinéma pour apprendre ce que recèlent les sujets qu'il aborde. Il a remué le tréfonds d'une multitude de bibliothèques pour refaire pas à pas le chemin d'une jeune femme qui rêvait de devenir cinéaste. Les rafles allemandes qui infusent la peur et la rage, les cours de l’IDHEC d'où elle est renvoyée avant de finir ses études à Madrid, les pages de la revue Positif, les soirées militantes du ciné-club Action. Un milieu où elle développe son esprit frondeur contre « le cinéma de papa et la Nouvelle Vague, cinéma de fils à papa ». Elle enrage de ne voir que des films d'hommes, des hommes et encore des hommes, auxquelles elle oppose une féroce indépendance : « Je me suis prêtée pour un moment et je suis partie, écrit-elle dans son journal intime.
Chaque fois en eux, j'ai découvert de la médiocrité, une couche plus ou moins épaisse de poussiéreuse médiocrité [...] Je ne serai plus humiliée ni chosifiée, et si j'aperçois dans leurs yeux amorphes la moindre étincelle d'ironie ou de doute, je les mordrai au visage... »

Les hommes que Michèle Firk aime, charnellement ou non, sont des insoumis, des francs-tireurs, des combattants. À l’écran, Alain Resnais ou Chris Marker. Et dans la vie, les militants engagés contre la guerre d’Algérie, les clandestins du FLN pours lesquels elle « porte des valises » dans le réseau Jeanson et projette des films dénonçant l’impérialisme colonial. Elle prend la poudre d’escampette, peu après ses 20 ans, pour se donner corps et biens à la révolution cubaine et à ses ramifications dans les vastitudes de l’Amérique latine. Ses voyages se prolongent, elle en revient chargée d’idées et de films qu’elle diffuse dans le Paris de l’avant Mai 68. Jusqu’à l’épopée finale au Guatemala, où elle devient l’amante de Camilo Sanchez, chez des Forces armées révolutionnaires locales, en lutte contre le pouvoir pro-américain et ses commandos de la mort. Après l’assassinat de l’ambassadeur des États-Unice, la police la traque. Quand celle-ci frappe à sa porte, elle se tue. Pour ne lâcher ni dénoncer personne.

Michèle Firk a 31 ans. Elle laisse des dizaines de photos de ses voyages qui viennent rythmer Une vie manifeste. Et d'elle, très peu d'images, plus ou moins fugitives, jeune femme brune au regard vif qui allume les esprits et laisse quelques amoureux transis dans les cercles de la cinéphilie. Pour tisser un récit dans les creux de cette absence, Jean-Gabriel Périot déploie son génie des archives. Il exhume des bandes d'actualités, des films amateurs, des bandes clandestines d'une clarté étonnante. Dans les extraits de films qui bercèrent ces années-là, de La Comtesse aux pieds nus à Bardot alanguie, il fait surgir de troublants échos. En même temps que la figure d'une révolte, s'imprime l'esprit d'une époque. Et dans l’émoi des visages, le trempe, la grâce ou l’abandon des actrices, on croit discerner le reflet de cette lointaine jeune femme, le fantôme de la liberté.

 

Laurent Rigoulet
Télérama
16 mai 2026